Nous suivons avec une grande inquiétude la campagne “Contre la criminalisation de l’action civile” en Tunisie, et plus particulièrement les graves poursuites judiciaires et accusations infondées visant le militant des droits humains et président de l’association “Enfants de la Lune” à Médenine, Abdellah Saïd. Ces poursuites menacent les libertés individuelles et collectives, et sapent les fondements de l’État démocratique.
Le 12 novembre 2024, Abdellah Saïd a été arrêté par les forces de sécurité tunisiennes, puis transféré à la brigade nationale de lutte contre le terrorisme. Il a été accusé, pour la première fois en Tunisie depuis la révolution, d’“atteinte à la sûreté extérieure de l’État”, en plus d’autres accusations financières fondées sur la loi relative à la lutte contre le terrorisme et le blanchiment d’argent du 7 août 2015.
Nous considérons que l’accusation « d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État » portée contre Abdellah Saïd n’est rien d’autre qu’une tentative d’imposer un récit fallacieux et raciste prétendant l’existence d’un “complot visant à changer la composition démographique de la Tunisie”, un discours utilisé par les autorités pour justifier la répression contre les personnes noires et les défenseurs des droits des groupes marginalisés, en particulier les migrant-·e-s en Tunisie.
Le ciblage d’Abdellah Saïd par le régime n’est pas le fruit du hasard, mais une manœuvre calculée : tunisien d’origine tchadienne, noir de peau, militant de la société civile engagé dans la défense des droits des migrants, il a acquis sa nationalité tunisienne après la révolution dans le cadre d’un processus citoyen transparent. Ces caractéristiques, qui devraient symboliser la diversité et l’ouverture de la société tunisienne, sont devenues dans le contexte autoritaire actuel les fondements mêmes de la stigmatisation et de la criminalisation.
La transformation d’Abdellah Saïd en une “affaire de sécurité nationale” reflète une tendance dangereuse à criminaliser l’identité et l’appartenance, et à faire peser sur certaines catégories la responsabilité des échecs de l’État dans la gestion des politiques migratoires et publiques. Abdellah devient ainsi, avec ses camarades de lutte, un bouc émissaire à travers lequel les autorités tentent d’imposer un climat de peur en agitant l’épouvantail du “complot démographique”, au mépris des principes de dignité, d’égalité et de solidarité.
Cette instrumentalisation politique du corps, de la couleur de peau et des origines constitue une menace non seulement pour Abdellah, mais pour toutes les valeurs de citoyenneté, d’égalité et de dignité pour lesquelles la révolution tunisienne s’est battue. Au lieu de célébrer Abdellah Saïd un militant exemplaire, fondateur d’une association de soutien psycho-social et sanitaire aux migrant-e-·s et réfugié-e-s, défenseur des femmes migrantes et de leurs enfants, bâtisseur de justice sociale à Médenine, il se retrouve persécutée, sans procès depuis plus de 182 jours, risquant des peines très lourdes pouvant aller jusqu’à la peine de mort.
Nous soulignons que cette affaire ne peut être dissociée de la vague de répression systématique touchant les voix libres : avocat-e-s, journalistes, militant-e-s, syndicalistes, dans un mépris flagrant des normes internationales relatives aux droits humains et à la liberté d’association et d’expression.
Nous réaffirmons notre solidarité inconditionnelle avec Abdellah Saïd et avec toutes les victimes de la pensée libre, de l’expression et de la conscience en Tunisie.
Liberté pour Abdellah Saïd.
Liberté pour toutes les militantes et tous les militants.
Non à la criminalisation de la solidarité et de l’action humanitaire.